Hybride pop culture
« The mystical, musical beast » : c'est ainsi que le media Jezebel décrit Rosalía Vila Tobella, une jeune artiste espagnole de 25 ans, à la sortie de son second album, El Mal Querer. Fin 2017, la jeune femme a effectivement été nominée pour pas moins de cinq Latin Grammy Awards pour seulement un morceau, son single Malamente. Si les sonorités à la fois pop, R&B et new flamenco de ses chansons sont la marque d'un pari sonore audacieux, Rosalía désarçonne et enchante aussi par ses visuels. En 2018, le clip de Malamente, réalisé par Nicolas Mendez, est nominé dans la catégorie « Best Short Form Music Video » des Latin Grammys ainsi que dans celles de « Best Production Design in a Video » et « Best Styling in a Video » des UK Music Video Awards ; le clip du second single de l'album, Pienso en tu mira, lui aussi réalisé par Mendez, rafle quant à lui le prix de « Best Pop Video - International » lors de la même cérémonie. Réalisés par la compagnie de production barcelonaise CANADA (qui est également derrière les clips prestigieux et léchés de Tame Impala pour The less I know the better ou de The Weeknd pour Secrets), tous deux offrent une continuité visuelle et esthétique sans pareille et ont d'ailleurs été tournés l'un après l'autre en cinq jours, dans cinq villes catalanes, la région d'origine de la chanteuse. Et comment ne pas mentionner l'Espagne et son iconographie lorsque l'on évoque le travail visuel de Rosalía ? S'entourant d'une myriade de réalisateurs et réalisatrices, la jeune femme fait aussi bien appel aux compétences de sociétés de production locales, comme O Creative Studio, pour De aqui no sales réalisé par Diana Kunst et Mau Morgo, qu'à celles d'artistes étrangers, comme pour le clip Di mi numbre produit par Caviar, et réalisé par le londonien Henry Scholfield, ou encore pour Bagdad, réalisé par le français Helmi et produit par Division. Fierté nationale et internationale, Rosalía semble porter sur ses épaules le renouveau de la pop espagnole, qu'elle défend fièrement sur la scène globale, tandis que le magazine espagnol Telva la décrit tout simplement comme «notre Beyoncé». Ses clips s'inscrivent dans cet amour de l'Espagne et de la culture hispanique : les références évidentes abondent, comme la figurine de danseuse qui pend au rétroviseur du plan d'ouverture de Pienso en tu mira, la représentation de la corrida dans Malamente, le moulin à vent (écho à Don Quichotte?) dans De aqui no sales ou tout simplement la chorégraphie de De Plata, où Rosalía danse le flamenco devant la caméra dans une robe rouge éclatante - car il ne faut pas oublier que la jeune femme a consacré huit ans de sa vie à cette discipline. L'omniprésence du paysage urbain et des camions est aussi un clin d’œil à sa ville natale dans les banlieues de Barcelone, où elle grandit entourée d'usines automobiles.
Mais Rosalía ne se résume pas à l'Espagne, comme ses collaborations artistiques l'attestent ; si la médiatisation de son personnage insiste énormément sur sa nationalité, son travail musical -et surtout visuel - transcende le prisme national et interroge plus universellement la question de la place de la jeune fille dans une société à mi chemin entre modernité et tradition. Plus qu'un simple recyclage de la culture hispanique, c'est en fait sa condition même de femme moderne que Rosalía met en scène, dans toute son hybridité qu'elle embrasse pleinement ; pas d'opposition entre ses racines culturelles et le monde hypermoderne dans lequel nous vivons, comme elle le montre en dansant le Flamenco devant les buildings de Los Angeles dans De Plata ou en chevauchant sa moto, devenant le taureau d'une corrida de millenial, où l'animal est remplacé par la machine, dans Malamente. La chanteuse nous rappelle aussi qu'elle est une jeune fille de vingt-quatre ans dans l'air du temps : brassant les références à la pop, elle arbore le look classique de la cool girl - ensemble Adidas, crop tops et faux ongles étincelants dans Malamente ou De aqui no sales, tandis qu'elle trône fièrement sur des voitures aux couleurs clinquantes ou des motos gigantesques et recycle les codes du bling et du rap. L'hybridité de sa posture éclate dans le générique ultra moderne de Pienso en tu mira, qui apparaît à l'écran sous forme de sms que Rosalía envoie, vêtue d'un pantalon à larges volants rappelant malgré tout son attachement à la culture hispanique ; cette hybridité se voit aussi dans le plan de Malamente où un nazarenos vêtu d'un capirote violet (un costume espagnol traditionnel, avant d'être récupéré par le KKK) fait du skate board au ralenti, illustrant le mélange des cultures et l'influence de l'iconographie américaine.
Alors, être une jeune femme européenne, espagnole, catalane, et avoir vingt-quatre ans dans un monde dominé par l'influence de la pop culture américaine, c'est quoi ? C'est la question à laquelle ses clips semblent vouloir répondre, en nous offrant un aperçu de la posture que Rosalía choisit de mettre en scène, oscillant entre vulnérabilité (illustrée par le plan où elle est menacée par des armes dans Pienso en tu mira), et force (puisqu'elle arme son fusil dans le même clip).
Car au-delà des belles images, c'est surtout une trajectoire que nous proposent ses clips, et qui fait écho aux titres de ses chansons, associées à des capitulos, des chapitres, moments d'une histoire que la jeune femme nous dévoile petit à petit et qui s'assemblent comme les pièces d'un puzzle dans la tracklist de son album El Mal Querer (littéralement : l'amour mauvais). Malamente est le capitulo 1, «Augurio» (Présage), tandis que Pienso en tu mira est le chapitre intitulé «Celos» (Jalousie) et que Bagdad, le septième chapitre, s'appelle «Liturgie». Dans l'album, on retrouve également «Mariage», «Lamentation», «Extase», puis «Lucidité» et «Pouvoir», tandis qu'il se referme sur un titre très évocateur, A Ningun Hombre (À aucun homme). Le chemin parcouru par Rosalía n'est donc pas hasardeux. A travers une constellation de symboles récurrents, ses clips reflètent le cheminement complexe de l'adolescente qui grandit : Malamente s'ouvre sur le regard perçant d'un enfant faisant face à un adolescent qui lui ressemble, et nous renvoie au passage délicat d'un âge à un autre. Rosalía, toujours entourée de ses danseuses, surfe sur l'iconographie de la bande de filles. Dans Pienso en tu mira, la sororité est à l'honneur : Rosalía évolue à l'intérieur d'une maison remplie de filles en toges noires qui la parent de bijoux et boivent son sang dans ce qui ressemble à un rite iniatique - passage à l'âge adulte, embrassement de sa position de femme? C'est souvent sur le mode de la douleur que s'effectue cette transition. Au cœur de tous ses clips, la fragilité et le sacrifice sont mis à l'honneur ; exacerbant les codes de la féminité et de la masculinité, Rosalía nous en propose une nouvelle lecture, en mettant en scène avec délicatesse la virilité des camionneurs au cœur brisé dans Pienso en tu mira, tandis qu'elle même se réapproprie l'air d'autoroute, un espace généralement dominé par les hommes.
Mais la trajectoire de Rosalía est aussi celle d'une rupture, et se clôt, significativement, sur une prise de pouvoir et une émancipation. L'amour, et plus généralement les rapports homme-femme, sont représentés comme une souffrance qui conduisent presque inlassablement à la mort ; dans Malamente, c'est en courant pour échapper à un homme (amant ? Ami?) que Rosalía se fait renverser par une voiture, et le regard amoureux est meurtrier dans Pienso en tu mira où des camionneurs se prennent des balles en plein cœur pour illustrer les paroles de la chanson. « Je voulais qu'il [l'album] parle d'amour, des chagrins de l'amour, d'un amour sombre, un amour avec des hauts et des bas, un amour problématique qui soit presque comme une tragédie grecque » explique la jeune femme. Tout l'album découle d'ailleurs d'un roman espagnol du XIIIème siècle, Flamenca, que Rosalía résume ainsi : « C'est l'histoire d'une femme qui épouse un homme qui est consumé de jalousie et qui l'emprisonne. Des siècles plus tard, avons nous modifié nos façons d'aimer et de nous lier aux autres, ou agissons nous toujours pareil ? » Audacieux et percutants, ses clips sont donc aussi emprunts d'un certain désenchantement ; mais point de résignation pour la jeune femme, car une fois la souffrance acceptée vient le moment du dépassement et de l'accomplissement de soi. Ainsi, en recyclant brillamment l'imagerie hispanique religieuse, les clips de Rosalía, chacun à leur manière, rejouent régulièrement une scène de sanctification ; la chanteuse s'épanouit dans la sublimation de sa condition de femme, et renaît comme sainte moderne, en transcendant son chagrin et la violence des rapports amoureux. Dans Malamente, après avoir lavé un adolescent arborant un tatouage de la Vierge, une scène qui n'est pas sans évoquer Marie Madeleine lavant les pieds du Christ, le corps sans vie de Rosalía est soulevée par la plaque de chargement d'un camion, dans un mouvement ascendant très symbolique ; à la fin de Pienso en tu mira, elle trône sur un autre camion à son nom, renversé, sur fond de coucher de soleil, après avoir été auréolée des mains de ses amies et parée d'or. C'est cependant dans Bagdad que cette métaphore est la plus aboutie, puisqu'après avoir passé tout le clip à se noyer dans ses larmes, telle Alice au pays des merveilles, Rosalía, ici strip-teaseuse, est transfigurée en madone, baignée de lumière dorée, les mains jointes.
Plus qu'un jeu avec l'un des aspects très importants de la culture espagnole - la piété chrétienne, la sanctification de Rosalía détourne les codes de la morale religieuse pour les vider de tout impératif sexiste, et se lit au contraire comme l'empowerment absolu de la femme qui renaît des cendres de la rupture amoureuse, et qui refuse de se soumettre à l'homme. À la vue de cette trajectoire musicale et visuelle maîtrisée, dont la cohérence est permise par son travail récurrent avec CANADA, on ne s'étonne pas d'apprendre que Rosalía a été castée pour jouer dans le prochain film d'Almodovar aux côté de Pénélope Cruz, qui s'intitulera Dolor y Gloria, deux thèmes qui sont, au fond, au cœur de toute l'œuvre de la jeune femme. 
« Quand j'étais petite, je regardais les films de Pedro avec ma mère et ma sœur et les femmes qui y apparaissaient me semblaient venir d'un autre monde tout en m'étant à la fois très familières » écrit Rosalía sur son compte Instagram ; à son tour, elle est elle aussi en passe de devenir une de ces femmes et d'incarner pleinement le rôle qui se dessine déjà dans ses clips.
Lena Haque
SOURCES 
The New York Times, novembre 2018
Pitchfork, septembre 2018
« Rosalía is redefining Flamenco »
Jezebel, février 2018